Sicaires (16) - Corporate

Chapitre XVI : Corporate


Il fallut deux mois pour organiser l'association à Port Moresby parce que Lino comme Captain Nick voulait faire les choses officiellement. Ainsi naquit la PAPUA DISCOVERY PTY LTD. Puis deux autres mois furent nécessaires pour régler les détails derrière lesquels se cache le démon, dit-on. Cela se fit par deux charters et deux treks complets. Quand tout fut calé, la Solomon Queen fut relocalisée à Lae. Captain Nick brassait du vent pour attirer l'attention du chef de district et du gouverneur de Morobe. Ses affaires intéressèrent rapidement les autorités et on échangea des cadeaux de bonne entente, de plus en plus de cadeaux accroissant l'entente. Le gouverneur offrit donc un ancien entrepôt désaffecté sur les docks qui avait été un chantier naval de pêche jadis, et qui était la reconversion d'une station japonaise de la dernière guerre. Tout l'intérêt était dans sa disposition avec un slip à bateau sur rail. Le chariot adapté rouillait au fond du bâtiment. Ils y trouvèrent aussi toutes les canalisations d'eau, d'air et électriques ainsi qu'un compresseur Ingersoll-Rand dans sa caisse insonorisée. L'adduction d'eau était même équipée d'un surpresseur japonais dont il suffirait de renouveler les joints, outil qui permettait de laver des carrosseries ou des coques sous pression. Il suffirait de recâbler les circuits électriques dévorés par les rats, repeindre tout, cloisonner un bureau administratif et faire peindre une énorme enseigne au fronton de l'édifice. Restait à trouver des ponts à colonnes pour entretenir les voitures.

Ponton de la Solomon Queen à Lae

Côté personnel, Lino apportait son équipe de chauffeurs dont deux étaient mécaniciens tout-terrain au sens propre et figuré. Captain Nick mettait à disposition son équipage formé de deux Hakkas dans la quarantaine. Kora était cuisinière mais savait dépanner tout à bord comme beaucoup de Chinoise du sud ; Teng, son mari était bosco qui assurait les manœuvres et le coaching pêche. Captain Nick faisait surtout la mouche du coche à bord et prenait la pose pour les selfies.

Monica était venue voir une fois comment se présentait cette nouvelle activité. Elle avait formé une employée de confiance à la remplacer lors de ses escapades. Lorelei qui parlait trois langues outre son dialecte, avait une autorité naturelle sur la brigade hôtelière. Le chef en cuisine, Sheldon, une vraie gueule à dépecer un cochon vivant, avait l'œil sur la brigade du restaurant. Monica avait donc pu s'absenter, ce qui n'était jamais arrivé. En fait, elle et Lino n'avait en deux ans jamais cassé la routine du Jacaranda. Aussi quand elle proposa à Lino de se payer une croisière sur la Solomon Queen, il lui apparut évident d'accepter et d'en être content. Nick ferait un prix en plus. Ils profitèrent d'un vide au programme des treks pour gagner Lae avec deux couples d'Anglais et embarquer sur le fifty. Le programme tournait sur l'archipel des Bismark avec escale retour à Madang pour refaire des vivres et la soute. Lino et Monica quitterait le bateau à l'escale pour rejoindre Port Moresby par air.

La croisière fut des plus agréables. Les deux couples anglais étaient dans la trentaine et paraissaient à l'aise, cultivés et à sec du gosier. Captain Nick flirtait éhontément dès le coucher du soleil, quand on ouvrait le bar dans la vieille tradition impériale britannique. C'est au petit matin, Teng étant seul à la barre, que l'affaire tourna court. Lino dût chercher son sac marin qu'il avait confié à Nick pour ne pas encombrer sa cabine. Il y cherchait son téléphone-satellite pour appeler le Jacaranda afin de prendre le pouls de l'hôtel. Il comptait faire cela de bonne heure pour ne pas plomber l'ambiance à bord qui était jusque-là excellente. Soulevant les trappes inférieures à la recherche de son sac, il entrevit deux caisses de bois verni noirci de format long qui l'intriguèrent pour la simple raison qu'il n'aurait jamais mis de bois si bas dans le bateau au risque de l'imbiber par un paquet de mer qui serait entré lors d'une tempête. Le noircissement du vernis indiquait qu'elles avaient voyagé à découvert ou qu'elles avaient pris l'eau. Le sac n'était pas là. Les trappes du couloir lui apportèrent la réponse, mais coincées vers la paroi il y avait là-aussi deux caisses en bois verni de format long. Pour Lino qui avait roulé sa bosse comme on sait, il était indubitable que Captain Nick smeuglait des armes en mer de Bismarck ou sur les Solomon. Il se promit de lui en parler à tout moment propice car il devait rester, lui, loin des polices criminelles pour les raisons que l'on sait. Même si l'affiche avait terriblement jauni, il était toujours rewarded aux bons soins d'Interpol pour le meurtre du Retiro. Au fait il devrait explorer les conditions d'extradition à son retour à Port Moresby.

Monica s'était levée et prenait un café sur le pont. Soupçonnant Borossian d'avoir sonorisé les cabines passagers pour prévenir leurs souhaits et plus si affinités, et désireux d'avoir l'avis de sa femme qui avait toujours été bonne conseillère en affaires, il l'entraîna à l'avant au prétexte de faire des photos de contre-jour avec le soleil bas et lui dit à voix basse : "Il y a un problème à bord".

Elle s'approcha pour un gentil câlin approchant son oreille pour entendre :
- Il y a des caisses d'armes longues dans la cale.

Elle sourit et se retournant vers le large lui glissa : "on en parle à l'escale !"

Il lui fallut donc attendre quatre jours et Madang pour tenir conférence. Ils avaient embrassé tout le monde et offert aux quatre Anglais une nuitée gratuite au Jacaranda Lodge dès qu'il rentreraient sur Port Moresby. Au desk de l'hôtel il avait pris une carte touristique de la Papouasie puis avait gagné leur chambre, suivi par le groom noir local qui tirait les bagages sur un toby wagon. Il étala la carte sur la table de coin et Monica dans son dos lui dit : "Ça saute aux yeux".

- Il importe des caisses d'Indonésie, je ne vois pas d'où sinon. Et il les revend à quelque mouvement insurrectionnel de la zone.
- Bougainville, dit Lino. Bougainville est en insurrection larvée depuis des années. Borossian a besoin de nous pour transporter les caisses par la piste jusqu'à Lae ou jusqu'à un port de pêche comme Finschhafen. Il m'a déjà parlé de Finschhafen. Cela lui permet d'éviter les garde-côte australiens qui patrouillent à la limite des eaux territoriales indonésiennes pour les bateaux de réfugiés.
- Et, reprit Monica, notre association lui a permis de basculer le bateau du Golfe de Papouasie vers la mer des Solomon avec un alibi en béton.
- C'est clair, conclut Lino.
- Si tu lui en parles, ce ne peut-être que pour t'associer à son bizness. Et donc avec les fournisseurs malais, sans doute malais, il n'y a qu'eux qui smeuglent en Papouasie. Tu ne peux pas lui en parler par simple curiosité. D'ailleurs il a du sang malais. Ca se voit aux taches de rousseur noires qu'il a au cou et sur les trapèzes du dos ; c'est typique du Malais.
- Ah bon ? Il fait assez allemand pourtant. D'ailleurs dans un passé lointain toute la zone était allemande. On m'a dit que certains districts de la côte parlaient encore une sorte de créole germanique qui daterait des missions teutoniques.

Lino s'était tu et maintenant perdu dans ses pensées, il n'arrivait pas à analyser froidement cette situation dangereuse et comprit qu'il vieillissait. Monica ressentait son désarroi et se taisait, en attendant qu'il décompresse. Lui, doutait qu'il y ait aucune forme de convention entre l'Espagne et la Nouvelle Guinée mais elle pouvait être très ancienne et oubliée parce qu'aucun cas ne l'avait activée depuis longtemps.

Restait l'attrait d'une aventure en brousse, la contrebande qu'il avait de la peine à réfréner. Monica se promit d'y réfléchir et de lui proposer une porte de sortie quand ils auraient regagné Jacaranda Lodge. Pour le moment ils devaient réserver deux places sur le prochain coucou qui descendrait vers le sud.

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